samedi 26 avril 2008

LE VRAI PORTRAIT DE MADAME DE REMUSAT



(tout droit de reproduction réservé)

Voici l'un des trois seuls véritables portraits de face ou de profil de Claire Elisabeth Jeanne de Rémusat, née Gravier de Vergennes (1780-1821), dite "Clary".

Cette femme, à 22 ans, amie de Joséphine de Beauharnais, entra à la cour de Napoléon et devint une intime de la famille impériale, dont elle décrivit les moeurs dans des Mémoires parus en trois tomes après sa mort. Elle est ainsi un écrivain féminin qui a sa juste place entre George Sand ou Madame de Récamier. Sainte Beuve décrit Madame de Rémusat de cette manière :

Sa physionomie même et la forme de ses traits exprimaient, accusaient un peu fortement peut-être ce sérieux intérieur dans les goûts qu'il ne faudrait pourtant pas exagérer, et qui ne sortait pas des limites de son age. Sa figure régulière s'animait surtout par l'expression de très beaux yeux noirs; le reste, sans frapper d'abord, gagnait plutôt à être remarqué, et toute la personne paraissait mieux à mesure qu'on la regardait davantage. Elle devait observer dès-lors cette simplicité de mise à laquelle elle revint toujours dès qu'elle le put, et qui n'était jamais moins qu'une négligence décente. Je ne sais si, comme plus tard, ses cheveux volontiers ramenés voilaient le front, qui aurait eu son éclat.(…) On prendrait une heureuse idée de sa personne à ce moment dans un très fin portrait de Clary, tracé par une main, j'allais dire une griffe, bien connue, non en telle matière pourtant, et peu coutumière d'écrire. Sa physionomie avait, comme son esprit, l'agrément durable; des lèvres, des dents belles, et la vivacité des yeux, éclairaient le visage à proportion qu'on causait. Sa taille était restée jeune. Elle avait trente-deux ans, et en paraissait vingt-huit. (…) Mme de Rémusat était donc, vers 1820, dans la maturité de son esprit, dans le développement de ses opinions probablement définitives, mais pourtant actives, devenue très simple de manières, gaie même, nous dit-on, et d'une grande aisance d'esprit et de conversation, aimant la jeunesse et le nouveau, un peu railleuse, pieuse ou plutôt chrétienne, sans grande ferveur apparente, mais décidée et appuyée sur des points précis. Quoique vieillie avant le temps, sa santé semblait un peu meilleure, ou du moins lui laissait plus de liberté d'action. Elle avait pris le goût de la vie intérieure et domestique, tout entière adonnée au bonheur des siens, quand elle leur fut enlevée bien prématurément en décembre 1821.
SAINTE BEUVE

Ce portrait miniature date de 1820, un peu plus d'un an avant sa mort survenue en décembre 1821, à 41 ans. Il a été réalisé par Monly, maître du portrait miniature

LA partie d'échecs avec Napoléon

La partie d'échecs que Mme de Rémusat mentionne dans ses Mémoires, qu'elle fit avec Napoléon le soir du 29 mars 1804, a fait l'objet d'un tableau en 1805 conservé, semble-t-il, au château de Malmaison.

La partie d'échecs est l'objet d'études de la part des passionnés d'échecs.
De ce fait, plusieurs représentations des parties entre Napoléon et Madame de Rémusat existent, comme celles-ci, qui évidemment attribuent des traits fictifs à Madame de Rémusat (la 3e image date du XXe siècle et est d'un peintre hongrois né en 1949, Badacsonyi Sandor):






Thierry Libaert ("Napoléon, Stratège échiquéen")a raconté cette partie d'échec en croisant plusieurs sources :
La première date du 20 mars 1804 et fut jouée à la Malmaison contreMadame de Rémusat, dame d’honneur de Joséphine. Le 20 mars 1804,Madame de Rémusat joua effectivement contre Napoléon, elle en témoigne dans sesmémoires : « il m’appela vers une table pour faire une partie d’échecs. Il ne jouaitguère bien, ne voulant pas se soumettre à la marche des pièces. Je le laissais fairece qui lui plaisait, tout le monde gardait le silence, alors il se mit à chanter entre sesdents ». La partie fut interrompue après l’annonce de l’arrivée du général Hullin etune conversation privée entre le premier consul, Hullin, Murat et Savary. Thiers dansson Histoire du Consulat et de l’Empire (1845) en fournit une version romancée :« Seul, distrait, affectant le calme, il avait fini par s’asseoir devant une table, et iljouait avec l’une des dames les distinguées de la cour consulaire ». Les mémoires deMadame de Staël contiennent également la description des faits : « il jouait auxéchecs avec une dame de la cour [...] puis il avançait le pion suivant en songeantsans doute à la manière dont il ferait ainsi mourir les hommes ».Napoléon joua donc bien aux échecs contre Madame de Rémusat ce 20 mars 1804,c’est-à-dire le soir de l’exécution du duc d’Enghien. Et pourtant la partie qui circuledans la littérature échiquéenne est très vraisemblablement un faux. Plusieurs raisonsmilitent pour un canular historique. D’abord le fait qu’en dehors de Madame deRémusat, aucun acteur de la scène n’indique la partie, ensuite et surtout letémoignage même de celle-ci qui indique que Napoléon jouait des coups faux maisqu’elle le laissait faire. En lieu et place, nous avons une miniature en 14 coups (alorsque la partie était censée avoir été interrompue) qui se termine par une bellecombinaison sacrificielle. La première apparition de cette partie remonte au15 juillet 1845, date de sa publication dans la revue de jeu d’échecs La Palamède (n°4: Arrabal, Fischer : le roi maudit, Editions du Rocher, 1973, p.141
--------------------------------------------------------------------------------
Page 5
57, page 328). Sous le titre « Une partie d’échecs gagnée par Napoléon », la revuepublie la partie « telle qu’elle fut jouée » selon les termes employés. Le fait quel’article ne soit pas signé, que l’auteur ne cite pas ses sources sur l’origine de lapartie incite à une extrême prudence. Le commentateur note les vers que prononçal’empereur à trois reprises et juge le style « plus proche de l’école italienne que decelle de Philidor » (française). Pour l’anecdote on se délectera des commentaires del’époque sur le déroulement de la partie. Le premier coup de Madame de Rémusatest commenté ainsi : « C’est un début de femme : réservée et timide » ; et celui deNapoléon : « pas plus mauvais qu’autre chose ».

Le portrait mal attribué de Madame de Rémusat

Il existe cinq autres portraits de Madame de Rémusat, dont un est faussement attribué.

1./ Sainte Beuve, dans son portrait littéraire, utilise un portrait qu'il a sous les yeux ; une note de l'éditeur précise que ce portrait a été composé de la main même de Talleyrand, dont Madame de Rémusat était une intime. Je ne sais où ce portrait est conservé, et même s'il existe encore. Si vous le savez, merci de le mettre en commentaire.

2./ Une gravure, qui a sans doute été réalisée pour une édition, au XIXe siècle, des écrits de Madame de Rémusat. Cette gravure est de piètre qualité, il faut bien le reconnaître, et est sans doute une réprésentation fictive de l'auteur, comme on peut le voir :



3./ Le musée de Rueil-Malmaison, dans le château de Joséphine, conserve un autre portrait dont la reproduction est sous droits, non disponible ici. Ce tableau est signé Guillaume Descamps et date de 1813.

4./ Frederic Christophe de Houdetot (1797-1835) a dressé deux portraits de Madame de Rémusat, mais au crayon, et l'un d'eux est de dos (l'autre de profil). Le site de la Fondation Napoléon nous livre ces représentations du catalogue Houdetot :
"Madame de Rémusat jouant la comédie au Marais en 1817" ( n° 205 ; 1817, 85x175 mm, crayon) :


"Portrait de Madame de Rémusat" (n°206)


5./ Le portrait mal attribué est celui qui est conservé sous le nom pourtant correct "Madame Charles de Rémusat" au musée du Vieux Toulouse. Il est signé Ary Scheffer (1795-1858). On peut le voir dans la base Joconde. En réalité, il s'agit de Pauline de Lasteyrie du Saillant (1807-1882), qui est la belle-fille de Madame de Rémusat. Elle a en effet épousé son fils, Charles de Rémusat. Aussi était-ce faux quand la base Joconde rapportait, avant que nous révélions l'erreur : "elle fut dame de palais de l'impératrice Joséphine et a écrit des Mémoires inachevés sur la vie de Napoléon entre 1802 et 1808" : en 1802, Pauline n'était pas encore née, et elle n'avait qu'un an en 1808 ! La base Joconde confondait ici avec Claire Elisabeth de Rémusat (1780-1821), notre "Madame de Rémusat", laquelle en effet a décrit la cour impériale. Son mari ne se prénommait par Charles, mais Auguste Laurent (1762-1823). Tous les sites internet reprenant donc le portrait de Ary Scheffer, pour parler de Madame de Rémusat l'écrivain, se trompent donc à la suite de l'ancienne erreur de la base Joconde. On peut voir que le portrait de Ary Scheffer présente une femme aux cheveux roux et aux yeux bleus, alors que Madame de Rémusat, selon Sainte Beuve, a les cheveux et les yeux noirs, comme on peut le voir encore dans le portrait véritable de Madame de Rémusat.

Voici le portrait de l'épouse de Charles de Rémusat, belle-fille donc de notre écrivain Madame de Rémusat, que bien des sites confondent avec sa belle-mère (tiré du site de la base Joconde, qui est public - en cas de non autorisation, merci de me le faire savoir en commentaire) :


L'erreur de la base Joconde, visible ici encore sur la fonction "en cache" de Google qui reprend une page du 27 avril 2008, a été retirée avant le 6 mai 2008 (date où je constate sa disparition). Mon blog aura au moins servi à quelque chose ! Félicitons la réactivité montrant le profesionnalisme de ceux qui travaillent sur cette base. Un petit commentaire sur mon blog pour me remercier serait bienvenu....